« Le cancer de notre société, c’est de ne pas travailler »
4 octobre 2011
Par Guy Lefrand, député de l’Eure, Docteur en médecine, rapporteur de la proposition de loi sur la réforme de la santé au travail.
Aujourd’hui, le travail est trop souvent assimilé à la souffrance et à la pénibilité. Dans un contexte d’allongement de la durée de l’activité professionnelle, il est nécessaire d’associer à nouveau le travail avec les notions d’épanouissement, d’équilibre et de projet de vie en société. Il est fondamental de permettre aux travailleurs de rester en bonne santé, dans des postes adaptés, jusqu’à l’âge de la retraite. Il faut aussi aider le plus grand nombre à rejoindre le monde du travail et notamment les personnes en situation de maladies chroniques et de handicap. Nous ne pouvons laisser les plus fragiles d’entre nous sur le bord de la route. Le cancer de notre société, c’est de ne pas travailler.
Alors qu’un Français sur cinq est atteint de maladies chroniques, leur situation n’est pas évoquée dans les débats sur la pénibilité ou les conditions de travail.
La modernisation de la santé au travail, figure parmi les moyens d’action qu’il est urgent de mettre en place pour faire progresser l’insertion des personnes malades dans l’univers du travail. Une proposition de loi a été votée au Sénat et sera, je l’espère, proposée prochainement à l’Assemblée nationale, car si le législateur ne vote pas rapidement ce projet de loi, le système actuel va imploser. Si ce scénario se confirme, deux écueils sont à craindre : la nationalisation ou la privatisation à but lucratif. Je suis, pour ma part, en faveur d’une rénovation du paritarisme qui est la base du système actuel.
Aujourd’hui, les équipes de terrain fourmillent d’idées et n’attendent plus qu’un coup de pouce du législateur pour les mettre en place. Notre rôle sera de leur apporter le cadre législatif qui leur permettra de :
- créer des équipes pluridisciplinaires composées notamment d’infirmières, de toxicologues, d’ergonomes qui ont toute leur place au côté du médecin du travail ;
- recentrer le travail des équipes sur les priorités de santé au travail à l’échelle de la région ;
- rénover la gouvernance par le paritarisme.
Autre dispositif à moderniser absolument : la capacité d’anticipation dans l’accompagnement des travailleurs atteints de pathologies chroniques. Les acteurs concernés, médecins du travail, médecins traitants et employeurs, doivent apprendre à travailler ensemble pour faciliter le retour au travail de ces personnes en redéfinissant ensemble le poste de travail et en multipliant les entretiens avant la reprise. Aujourd’hui ces acteurs travaillent en silo. Le médecin traitant ignore l’environnement professionnel de son patient, et la problématique de l’entreprise, le médecin du travail ne sait souvent rien de son environnement personnel. Il est impératif de créer du lien entre ces interlocuteurs clés du travailleur malade ou handicapé.
Enfin, la multiplicité des dispositifs d’accompagnement proposés ne permet pas aux personnes concernées de bien connaître leurs droits et donc de faire les bons choix dans un système à double entrée : invalidité et reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé (RQTH). Je suis favorable à la mise en place du guichet unique qui permettrait de réunir le social, les soins, le handicap et la vie en société. Nous n’avons pas besoin de loi pour mettre en place ce système mais d’une volonté politique suffisamment forte pour dépasser des freins qui relèvent plus du culturel et de notre difficulté à partager l’information. Le pouvoir aujourd’hui c’est de partager l’information, ce n’est pas de la garder pour soi.
Cette même volonté politique doit nous conduire à travailler tous ensemble dans la même direction pour conjuguer les besoins de la personne malade et les impératifs de l’entreprise notamment grâce à la rénovation de la santé au travail mais aussi en replaçant l’humain au centre des préoccupations managériales afin que tout le monde y trouve son compte.
C’est en amont que doit aujourd’hui s’organiser la prise en charge des travailleurs. Au niveau de la formation des managers et des ingénieurs tout d’abord, dans la prise de conscience qu’un employé serein et en bonne santé est plus efficace humainement et économiquement. Mais aussi dans une politique de prévention primaire et secondaire afin de prévenir la maladie ou l’accident plutôt que d’avoir à la réparer.
Au-delà des égoïsmes et des a priori, de nombreux intervenants veulent construire ensemble une nouvelle relation au travail. Le rôle du politique, c’est de faciliter et d’accompagner ce changement.


Conduit par le Dr Olivier Obrecht, ce séminaire découpé en 6 ateliers a réuni des représentants de la sphère publique, professionnelle, médicale et des malades chroniques. Il a conduit à la publication d’un ouvrage « Maladies chroniques : au-delà des idées reçues » (aux Editions de Santé www.editionsdesante.fr/). La Chaire Santé de Sciences Po débattra sur deux propositions issues de ce séminaire lors du colloque du 12 mai 2011.
